Surveiller sa tartine ! (Ebensee)

Il y avait deux écoles : les adeptes de la première mangeaient leur ration entière pour la soustraire aux convoitises et pour se débarrasser de toute nostalgie. Les autres faisaient deux parts, l’une qu’ils consommaient et l’autre, plus petite, qu’ils réservaient pour le déjeuner du lendemain. Il fallait surveiller avec soin cette précieuse tartine, de la dimension d’un paquet de cartes à jouer et qui soulevait l’envie autour de vous. Je me la suis laissé voler assez souvent, par négligence ou par confiance excessive. J’avais beau la dissimuler avec des ruses d’Indien, dans mon bonnet crasseux, dans une poche cousue avec du fil de fer, à l’intérieur de ma casaque, ou encore dans mes galoches placées, en guise d’oreiller, à la tête de mon lit, un moment d’étourderie, d’inattention ou d’oubli rendait toutes ces précautions inutiles. J’en ai parfois pleuré, plus encore de dépit que de faim !

 

 

 

Maurice DELFIEU, Récits d’un revenant, Mauthausen-Ebensee 1944-1945, Publications de l'Indicateur universel des PTT, 1946 et 1947, pp.162-16